Politique

Burkina Faso : Quatre ans après le putsch d’Ibrahim Traoré, l’ivresse souverainiste à l’épreuve du réel

Il y a très exactement quatre ans, le 30 septembre 2022, un jeune capitaine de 34 ans, inconnu du grand public, renversait le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba pour s'installer au palais de Kosyam. Promettant une reconquête rapide et impitoyable du territoire national face aux groupes jihadistes, Ibrahim Traoré incarnait alors l’espoir d’une nation meurtrie. Aujourd'hui, à l'heure du bilan, le Burkina Faso offre le visage d'un pays profondément métamorphosé sur la scène internationale, mais toujours enlisé dans un conflit asymétrique dévastateur. Entre un souverainisme exalté qui flatte la fierté nationale et une réalité sécuritaire et économique suffocante, le bilan du MPSR 2 (Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration) laisse un arrière-goût de cendre : un tableau résolument mi-figue, mi-raisin.

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Par Patrick Guitter / rédaction France-AfriqueMÉDIA

C’était la promesse originelle, la seule qui justifiait la suspension de l’ordre constitutionnel. Sa teneur était la suivante : ramener la paix et reconquérir les territoires sous coupe réglée de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). Quatre ans plus tard, le constat est d’une brutalité implacable. Si les forces armées burkinabè (FDS), appuyées par des dizaines de milliers de Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), ont indéniablement gagné en puissance de feu — notamment grâce à l’acquisition massive de drones de combat turcs, russes et iraniens —, le terrorisme n’a pas été vaincu.

Le régime de transition se targue de frappes chirurgicales spectaculaires, d’offensives d’envergure et de la réinstallation de certaines populations déplacées. Les images de frappes aériennes, diffusées en boucle sur la RTB (Radiodiffusion Télévision du Burkina), nourrissent le récit d’une armée triomphante. Mais, la cartographie du conflit raconte une histoire plus nuancée. De vastes pans du territoire, notamment dans les régions du Nord, du Sahel et de l’Est, demeurent des zones grises ou inaccessibles sans escorte lourde. Les attaques meurtrières contre des détachements militaires, des convois de ravitaillement ou des villages de civils continuent de jalonner l’actualité, rappelant que l’ennemi s’est adapté à la guerre technologique en privilégiant l’enfouissement, la dispersion et l’encerclement de communes stratégiques. Le nombre de déplacés internes, bien que fluctuant, reste vertigineux, constituant une crise humanitaire endémique.

La révolution géopolitique : la rupture et l’alliance

Là où le capitaine Traoré a incontestablement laissé sa marque, c’est sur le terrain de la diplomatie et de la géopolitique. En quatre ans, le Burkina Faso a opéré un virage à 180 degrés, rompant spectaculairement avec l’ancienne puissance coloniale française. Le départ des troupes de l’opération Sabre, l’expulsion d’ambassadeurs et l’interdiction de médias français ont acté ce divorce, applaudi par une jeunesse urbaine biberonnée au panafricanisme.

À la place, Ouagadougou a scellé une alliance stratégique et de survie avec ses voisins malien et nigérien au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), claquant la porte de la CEDEAO, jugée inféodée à l’Occident. Sur le plan militaire, le vide laissé par la France a été comblé par la Russie, via des instructeurs d’Africa Corps (successeurs du groupe Wagner), consolidant un axe Ouagadougou-Moscou assumé. Si ce repositionnement offre au régime une assise idéologique solide et une rhétorique anti-impérialiste galvanisante, ses retombées pratiques sur la sécurité des Burkinabè dans les zones rurales restent difficiles à quantifier. Le souverainisme de rupture est un succès d’estime, mais il n’est pas un bouclier contre les engins explosifs improvisés.

Le coût du patriotisme : le rétrécissement de l’espace civique

La guerre totale décrétée par « IB » exige l’unité nationale, et le régime n’hésite plus à l’imposer par la contrainte. Le décret de mobilisation générale est devenu l’outil d’une répression ciblée et d’un contrôle social drastique. En quatre ans, le paysage médiatique et politique burkinabè, jadis considéré comme l’un des plus vibrants d’Afrique de l’Ouest depuis l’insurrection populaire de 2014, a été mis sous cloche.

Les réquisitions forcées au front de journalistes, de magistrats, de syndicalistes et de leaders de la société civile ayant osé émettre des critiques ou des réserves sur la conduite de la guerre ont instauré un climat de terreur sourde. Sous couvert d’effort de guerre, l’opposition politique est inexistante, les partis étant réduits au silence, tandis que des milices d’auto-défense intellectuelle traquent la moindre dissonance sur les réseaux sociaux. Pour le pouvoir, c’est le prix de la survie de la nation ; pour les défenseurs des droits de l’homme, c’est la chronique d’une dérive autocratique où le patriotisme est devenu un synonyme d’allégeance aveugle.

Une économie de guerre sous perfusion

Sur le front économique, l’heure est à la « refondation » et au développement endogène, symbolisés par des initiatives comme l’Action patriotique pour l’émergence (APEC), visant à financer l’économie par l’épargne populaire, ou la création d’unités industrielles étatiques. Le régime affiche sa volonté de reprendre le contrôle de ses ressources naturelles, révisant les codes miniers et mettant la pression sur les multinationales exploitant l’or burkinabè.

Cependant, la réalité quotidienne est rude. L’inflation pèse lourdement sur le panier de la ménagère, exacerbée par les taxes de soutien à l’effort de guerre. L’économie tourne au ralenti, l’essentiel du budget de l’État étant englouti par les dépenses militaires. Les bailleurs de fonds internationaux traditionnels ayant réduit la voilure, le gouvernement doit rivaliser de créativité fiscale pour maintenir la tête hors de l’eau.

Un bilan en clair-obscur

Quatre ans après son avènement, Ibrahim Traoré demeure une figure hautement polarisante. Pour ses partisans, que l’on retrouve massivement dans les capitales régionales et sur les ronds-points de Ouagadougou, il est le nouveau Thomas Sankara. Il incarne l’homme qui a rendu sa dignité au Burkina Faso, réorganisé l’armée et affronté l’hydre terroriste sans compromission avec l’impérialisme.

Mais, derrière les affiches à l’effigie du capitaine et les discours martiaux, le pays profond saigne encore. L’absence de calendrier clair pour un retour à l’ordre constitutionnel, couplée à la persistance d’une violence aveugle dans les provinces, dresse le portrait d’une nation en sursis. Le bilan d’Ibrahim Traoré n’est ni le triomphe annoncé par ses laudateurs, ni le désastre complet prophétisé par ses détracteurs. C’est le miroir complexe d’un pays qui tente de réinventer son destin par les armes et l’idéologie, sans avoir encore trouvé la clé de sa propre paix.

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