Politique

Cameroun: Le fantôme d’Etoudi, mais où est passé Paul Biya ?

De retour au pays après une absence prolongée qui a tenu le pays en haleine, le président camerounais semble s'être bunkerisé. Dans les couloirs du palais présidentiel, c'est le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, qui assure désormais la gestion des audiences officielles, relançant les interrogations sur la vacance du pouvoir.

· 3 min de lecture

Par Samantha Diallo / France-AfriqueMÉDIA

Le soulagement aura été de courte durée. Après plusieurs semaines d’une absence inexpliquée en Europe — suscitant les rumeurs les plus fantaisistes sur son état de santé —, le retour de Paul Biya à Yaoundé devait rassurer l’opinion publique camerounaise. Mais, depuis que son avion a touché le tarmac de l’aéroport international de Nsimalen, le chef de l’État, âgé de 93 ans, s’est littéralement évaporé. Pas de bain de foule prolongé, pas d’allocution télévisée, ni d’apparitions publiques majeures : le « Sphinx d’Etoudi » s’est bunkerisé derrière les murs de son palais.

Un président fantôme au sommet de l’État

À Yaoundé, la question brûle toutes les lèvres : où est passé Paul Biya ? Si la présidence s’efforce de maintenir une communication lissée, distillant quelques rares communiqués officiels ou lettres de félicitations adressées à ses pairs étrangers, la réalité du terrain dessine un tout autre tableau. Le président vit isolé. Les réunions stratégiques se font rares, et l’accès au chef de l’État est devenu un privilège quasi inaccessible, réservé à un premier cercle extrêmement restreint.

Cette réclusion ravive les inquiétudes au sein même du sérail politique. Dans les chancelleries occidentales comme dans les rangs de l’opposition, ce vide présidentiel alimente l’idée d’une vacance de fait, où le sommet de l’État fonctionnerait en pilote automatique.

Ferdinand Ngoh Ngoh, le « vice-dieu » aux commandes

La nature ayant horreur du vide, l’absence physique du président sur la scène opérationnelle a profité à un homme : Ferdinand Ngoh Ngoh. Le puissant secrétaire général de la présidence de la République (SGPR) s’impose aujourd’hui comme le véritable pivot de l’exécutif. Fort d’une délégation permanente de signature, il ne se contente plus de faire tourner la machine administrative ; il occupe désormais l’espace politique.

Il, dans l’ombre comme dans la lumière, assure aujourd’hui la continuité de l’État. Selon plusieurs sources concordantes, les audiences officielles et la réception des dignitaires étrangers sont de plus en plus souvent assumées par le SGPR. Cette concentration des pouvoirs entre ses mains irrite en interne, reléguant de facto le Premier ministre et d’autres figures historiques du gouvernement au second plan. Pour une grande quantité d’observateurs, Ferdinand Ngoh Ngoh agit aujourd’hui en véritable « président de facto », préparant peut-être subtilement l’après-Biya.

Une fin de règne sous haute tension

Cette situation inédite plonge le Cameroun dans une zone de turbulences institutionnelles. Alors que le pays fait face à des défis sécuritaires, économiques et sociaux pressants, le mutisme de la présidence installe un climat de paranoïa et de guerre de clans au sein du RDPC, le parti au pouvoir.

Paul Biya a bâti sa longévité politique sur l’art du silence et du mystère, jouant de ses absences pour mieux affaiblir ses adversaires et maîtriser son camp. Mais, à 93 ans, ce confinement présidentiel ne ressemble plus à une stratégie politique. Il s’apparente plutôt au crépuscule d’un règne, où le pouvoir, bien que toujours officiellement entre les mains du « Nnom Ngui » (le maître des maîtres), semble irrévocablement avoir glissé dans l’escarcelle de son secrétaire général. Le Cameroun, suspendu au silence de son président, retient son souffle.

Sujets : Politique
Partager