Politique

Côte d’Ivoire : Guillaume Soro réélu à la tête d’un parti sans existence légale, et maintenant ?

La réélection récente de Guillaume Soro à la présidence des Générations et Peuples Solidaires (GPS) se produit dans un paradoxe frappant : comment expliquer qu’un homme politique reçoive un tel soutien à la tête d’une formation dont la dissolution a été prononcée formellement par la justice ivoirienne ?

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Par Samuel Bakayoko / Correspondant de France-AfriqueMÉDIA à Abidjan Côte d’Ivoire

Cet événement, loin d’être anecdotique, illustre les lignes de fracture persistantes en Côte d’Ivoire et met en lumière les stratégies de survie politique face à un appareil judiciaire souvent perçu, par l’opposition, comme un instrument de répression.

Un acte de défi politique avant tout

La réélection de Guillaume Soro, avec un score stalinien frôlant les 99 %, n’est pas une simple formalité interne. C’est un acte de défi manifeste et retentissant lancé au pouvoir d’Alassane Ouattara. En organisant ce congrès, même virtuel ou délocalisé, les partisans de Soro affirment haut et fort que l’existence politique du GPS ne se décrète pas par une décision de justice, mais par l’adhésion populaire.

Cette manœuvre vise plusieurs objectifs stratégiques :

  • Maintenir la mobilisation : dissoudre un parti sur le papier est une chose, effacer son ancrage militant en est une autre. La réélection sert à galvaniser les troupes, à leur donner un cap et à prouver que le « soroïsme » reste une force vive, capable de s’organiser malgré l’adversité.
  • Occuper l’espace médiatique : Dans un paysage politique où le Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP) au pouvoir tend à monopoliser l’attention, cet événement permet à Soro de revenir au centre des débats et de rappeler qu’il reste un acteur incontournable.
  • Délégitimer la décision judiciaire : en continuant à fonctionner comme si de rien n’était, le GPS conteste ouvertement la légitimité de sa dissolution, ordonnée en juin 2021 dans le cadre du procès pour « complot contre l’autorité de l’État ».

L’impasse juridique et ses conséquences

Toutefois, la réalité juridique est têtue et pose des défis majeurs à la survie politique de Guillaume Soro et de son mouvement. La dissolution du GPS implique des conséquences concrètes qui entravent considérablement son action sur le terrain.

  • L’impossibilité de participer aux élections : C’est la conséquence la plus immédiate et la plus lourde. Comme parti juridiquement inexistant, le GPS ne peut présenter de candidats sous ses propres couleurs aux élections locales ou nationales. Cela oblige ses membres à se présenter en indépendants ou à s’allier à d’autres formations, diluant ainsi leur identité politique.
  • La menace permanente de poursuites : L’activité d’un parti dissous est illégale. Les réunions, les manifestations ou même la simple revendication de l’appartenance au GPS exposent ses membres à des poursuites judiciaires, renforçant le climat de peur et d’intimidation.
  • La fragilisation financière : privé d’existence légale, le mouvement ne peut plus recevoir de financements publics, collecter des cotisations de manière transparente ou ouvrir des comptes bancaires, compliquant considérablement son organisation logistique.

Quelles perspectives pour le « soroïsme » ?

Dans ce contexte de « guerre d’usure », l’avenir du GPS et de son leader reste incertain. Plusieurs scénarios se dessinent, chacun avec ses risques et ses opportunités.

Le maintien dans la clandestinité et la résistance

C’est l’option privilégiée pour l’instant. Le GPS continue d’exister de facto, s’appuyant sur ses réseaux militants, les réseaux sociaux et la diaspora. Cette stratégie permet de maintenir la pression sur le pouvoir. Cependant, elle risque, à long terme, d’épuiser le mouvement et de le marginaliser, faute de pouvoir participer au jeu démocratique institutionnel.

La refondation sous une nouvelle étiquette

C’est une voie classique de contournement des dissolutions. Les membres du GPS pourraient créer un nouveau parti politique, avec un nom et des statuts différents, mais reprenant l’essentiel du programme et des cadres du mouvement dissous. Cette option réintégrerait le jeu légal, mais elle impliquerait un travail fastidieux de reconstruction et pourrait être perçue comme une reddition par les militants les plus radicaux.

L’alliance avec d’autres forces de l’opposition

Face à un RHDP hégémonique, l’union fait souvent la force. Le GPS, ou ce qu’il en reste, pourrait chercher à s’allier avec d’autres partis d’opposition, comme le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) ou le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI) de Laurent Gbagbo. Cette stratégie aurait plus de poids sur l’échiquier politique, mais elle nécessiterait des compromis idéologiques et une redéfinition du leadership au sein de l’opposition.

En somme, la réélection de Guillaume Soro à la tête du GPS est révélatrice de la complexité de la crise politique ivoirienne, qui tarde à trouver son épilogue. Elle pose avec acuité la question de la frontière entre légalitéinstitutionnelle et légitimité populaire politique. Si le pouvoir peut dissoudre un parti par la force de la loi, il ne peut pas pour autant réduire l’aspiration politique qu’il incarne. L’issue de ce bras de fer, qui se joue autant dans les prétoires que dans l’opinion publique, façonnera sans doute le paysage politique de la Côte d’Ivoire dans les années à venir.

Sujets : Politique
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