Niger: Disparition de Moussa Kaka, pourquoi la junte se tait-elle ?
Depuis le 31 août 2026, Moussa Kaka, figure emblématique du journalisme nigérien, n'a donné aucun signe de vie. Alors que les appels à sa libération se multiplient, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) maintient un mutisme absolu. Décryptage d'une stratégie du silence qui en dit long sur le climat de terreur médiatique à Niamey.

Par Niciolas Morin / France-AfriqueMÉDIA
Le 31 août dernier, aux alentours de 19 heures, Moussa Kaka quittait les locaux de la radio-télévision Saraounia, dont il est le directeur, pour regagner son domicile à Niamey. Il n’y est jamais arrivé. Depuis plus d’un mois, l’ancien correspondant historique de Radio France Internationale (RFI) au Niger s’est volatilisé. Ni sa famille, ni ses avocats n’ont eu de contact avec lui. Dans un pays où les arrestations extrajudiciaires se multiplient depuis le coup d’État de 2023, la piste d’un enlèvement par les services de sécurité de l’État ne fait que peu de doutes pour les observateurs. Pourtant, les autorités militaires dirigées par le général Abdourahamane Tiani refusent de communiquer sur son sort.
Pourquoi la junte choisit-elle de se murer dans le silence ?
L’arme de la « disparition forcée » et de l’incertitude
Le silence officiel face à la disparition de personnalités publiques n’est pas un dysfonctionnement de l’appareil d’État, mais une véritable stratégie de gouvernance. En refusant de confirmer une arrestation officielle, la junte s’évite de devoir formuler des chefs d’inculpation légaux et d’organiser un procès public qui pourrait attirer l’attention internationale.
Le mutisme crée également un climat de terreur beaucoup plus efficace qu’une répression ouverte. L’incertitude quant au sort de Moussa Kaka agit comme un message glaçant. Ce dernier est envoyé à l’ensemble de la profession journalistique au Niger et dans les autres pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Ce message indique à l’ensemble de la profession journalistique au Niger et dans les autres pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) que quiconque dérange peut disparaître du jour au lendemain, sans laisser de traces. En outre, l’État n’a pas de comptes à rendre. Cela favorise une autocensure massive au sein des rédactions locales.
Le passif entre la presse internationale et la France est un élément clé de la sensibilité de l’affaire.
Le profil même de Moussa Kaka explique en grande partie la sensibilité de l’affaire. Journaliste expérimenté (déjà emprisonné pendant plus d’un an en 2007-2008 sous la présidence de Mamadou Tandja), il incarne une certaine indépendance d’esprit. Mais, surtout, il est intrinsèquement associé à RFI.
Pour les régimes militaires du Sahel, les médias français comme RFI et France 24 sont considérés comme des outils de l’impérialisme occidental et ont été suspendus. S’en prendre à un journaliste historiquement lié à RFI, c’est politiquement s’attaquer à ce que la junte qualifie de « voix de l’ingérence », un argument très populaire auprès de sa base souverainiste. Revendiquer publiquement son arrestation exposerait cependant la junte à des pressions diplomatiques directes, d’où le choix de le faire disparaître « officieusement ».
Une mobilisation internationale qui se heurte à un mur
Face à ce vide étatique, la société civile internationale tente de maintenir la pression. Des organisations telles que la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et Reporters sans frontières (RSF) ont rapidement tiré la sonnette d’alarme pour exiger des garanties sur son intégrité physique et psychologique.
Alioune Tine, expert indépendant et figure de la défense des droits humains en Afrique de l’Ouest, a interpellé directement le général Tiani, martelant qu' »absolument rien ne justifie l’arrestation de Moussa Kaka« .
Malgré ces appels pressants, le pouvoir de Niamey fait le dos rond. Fort du soutien de ses alliés burkinabè et malien au sein de l’AES, et surfant sur un sentiment patriotique exacerbé, le CNSP sait qu’il n’a, à court terme, aucune pression interne majeure l’obligeant à s’expliquer.
Un mois après cette disparition inquiétante, l’angoisse grandit pour ses proches, et la liberté de la presse au Niger s’enfonce un peu plus dans la pénombre.