Sénégal : Le Conseil constitutionnel clôt le chapitre Sonko, une décision lourde de conséquences politiques
par Patrick Guitter / Rédaction France-AfriqueMÉDIA
DAKAR — L’épilogue est tombé, ce mardi 17 juin 2026, au terme d’une attente fébrile qui tenait le paysage institutionnel sénégalais en haleine. Saisi le 1er juin par un collectif de dix-huit députés de l’opposition, le Conseil constitutionnel a rendu son verdict : les « Sept Sages » se sont déclarés incompétents pour statuer sur la décision du Bureau de l’Assemblée nationale du 24 mai dernier, qui actait la réintégration d’Ousmane Sonko au Parlement.
L’argumentaire juridique : une lecture restrictive
La juridiction, siégeant sous la présidence par intérim d’Aminata Ly Ndiaye, a fondé sa décision sur une interprétation rigoureuse de l’article 92 de la Constitution sénégalaise. Pour le Conseil, le champ de ses compétences en matière électorale est circonscrit à « la régularité des élections nationales », une mission qui, par nature, « s’éteint dès la proclamation des résultats définitifs ».
Dans ses attendus, le Conseil souligne que la décision contestée — la réintégration d’Ousmane Sonko après son départ de la primature — est un acte administratif interne à l’Assemblée nationale. N’intervenant pas dans le cadre du processus électoral du 17 novembre 2024 et ne se rattachant pas directement à ce scrutin, cet acte échappe, selon les juges, au contrôle de constitutionnalité. En d’autres termes, le retour de l’ancien Premier ministre au perchoir est considéré comme une question de gestion interne des affaires parlementaires, et non comme un litige constitutionnel.
Un séisme politique évité, mais une cohabitation sous tension
Si cette décision met fin à la bataille judiciaire — les opposants ayant dû passer par un huissier pour obtenir les actes nécessaires à leur saisine —, elle ne résout en rien la profonde crise politique qui fragilise les sommets de l’État.
Ousmane Sonko, désormais confortablement installé au perchoir à la tête d’une majorité Pastef solide (130 sièges sur 165), sort renforcé sur le plan formel. Cependant, cette victoire institutionnelle intervient dans un contexte de rupture consommée avec le président Bassirou Diomaye Faye. Le limogeage de Sonko de la primature, le 22 mai dernier, sur fond de désaccords frontaux concernant la gestion de la dette publique et la réforme du système judiciaire, a transformé la collaboration au sommet de l’exécutif en une rivalité de pouvoir à ciel ouvert.
Entre stabilisation et interrogation institutionnelle
La décision du Conseil est une douche froide pour les « Forces vives de la nation » et les acteurs de la société civile, comme le Gradec, qui espéraient une intervention des juges pour arbitrer ce conflit et éviter une paralysie de l’appareil d’État.
En choisissant la voie de l’incompétence, le Conseil constitutionnel semble vouloir se prémunir contre l’immixtion dans les jeux de pouvoir politiques, préférant s’en tenir à une définition stricte de son rôle. Toutefois, cette posture ne manque pas de susciter des débats au sein de la classe politique et des juristes. Certains, à l’instar de l’ancien magistrat Ibrahima Hamidou Dème, craignaient que cette lecture restrictive n’affaiblisse la fonction de « régulateur des institutions » que le Conseil s’était pourtant arrogée avec force lors de la crise de février 2024.
Et maintenant ?
Avec cette décision, la question de la légitimité du retour de Sonko au Parlement est désormais tranchée par le silence de la plus haute juridiction. Le débat se déplace donc à nouveau sur le terrain purement politique. Alors que le pays entre dans une période où l’Assemblée nationale peut constitutionnellement être dissoute — un scénario qui plane comme une épée de Damoclès depuis le 6 juin — le face-à-face entre le Palais de la République et l’Hémicycle semble plus que jamais cristalliser les fractures de la démocratie sénégalaise.
Le « PROJET » de transformation systémique porté par Pastef se heurte désormais à la réalité d’une cohabitation complexe, où la légalité institutionnelle semble bien souvent se confondre avec les impératifs de la stratégie partisane. Pour le Sénégal, le verdict du 17 juin referme une parenthèse judiciaire, mais ouvre grand la porte à une nouvelle phase d’incertitudes sur l’équilibre des pouvoirs.