Sénégal: Un nouveau gouvernement sans le Pastef.
par France-AfriqueMÉDIA
La publication du nouveau gouvernement par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô marque un tournant institutionnel et politique majeur au Sénégal. L’absence notable de figures du PASTEF (ou du moins l’effacement de l’emprise directe d’Ousmane Sonko sur l’appareil exécutif) consacre une rupture dans le tandem historique « Diomaye-Sonko ».
quelques axes essentiels pour analyser ce remaniement stratégique.
1. La fin du « double exécutif » et la présidentialisation du régime
Depuis l’accession au pouvoir en avril 2024, le Sénégal vivait sous une configuration inédite : un Président de la République constitutionnellement fort, mais politiquement perçu comme le second d’un Premier ministre (Ousmane Sonko) hyperactif et mentor du parti.
- Affirmation de l’autorité de Bassirou Diomaye Faye : En remplaçant Ousmane Sonko par Ahmadou Al Aminou Lô, le chef de l’État reprend pleinement les rênes de l’exécutif. Il met un terme à la dualité au sommet de l’État, une anomalie institutionnelle qui générait des frictions de plus en plus visibles.
- Le choix de la technocratie : Le profil du nouveau Premier ministre est révélateur. Ancien directeur national de la BCEAO, haut commis de l’État et économiste, Ahmadou Al Aminou Lô incarne la rigueur budgétaire et technique plutôt que le militantisme de terrain. Sa nomination envoie un signal fort de recentrage sur l’efficacité administrative.
2. Le recadrage des ministères régaliens
L’un des points clés de ce gouvernement réside dans la reprise en main des ministères clés de souveraineté, auparavant sous forte influence ou direction des proches de la ligne dure du PASTEF (comme la Justice ou l’Intérieur).
- Le retour de profils d’expérience : Le retour de cadres comme Mouhamadou Makhtar Cissé à l’Intérieur ou la nomination de Me Moussa Sarr à la Justice montre une volonté de stabiliser l’appareil d’État, de rassurer l’administration et de dépolitiser la gestion des dossiers sensibles, notamment les procédures judiciaires et la reddition des comptes.
- Continuité financière : Le maintien et le renforcement de Cheikh Diba au ministère de l’Économie, des Finances et du Plan confirment que les chantiers macroéconomiques prioritaires restent entre les mains de technocrates, indispensables dans le cadre des négociations serrées avec les partenaires internationaux comme le FMI.
3. La reconfiguration des forces : Exécutif vs Législatif
L’effacement du PASTEF du gouvernement ne signifie pas sa disparition, mais plutôt son déplacement vers un autre centre de gravité du pouvoir : l’Assemblée nationale.
- Sonko au perchoir : Élu président de l’Assemblée nationale avec une écrasante majorité (130 députés sur 165), Ousmane Sonko contrôle désormais le pouvoir législatif.
- Vers un équilibre des pouvoirs ou une cohabitation larvée ? Cette nouvelle configuration sépare nettement la « majorité présidentielle » (portée par le gouvernement Lô et le Président) et la « majorité parlementaire » (tenue par le PASTEF sous la direction de Sonko). Les observateurs y voient un outil de négociation permanent, mais aussi un risque de paralysie si les options politiques majeures (notamment sur les réformes judiciaires ou les choix électoraux pour 2029) venaient à diverger profondément.
4. Priorité à l’efficacité et au réalisme économique
Ce remaniement survient dans un contexte de tensions économiques et de mise en œuvre de l’Agenda national de transformation (Sénégal 2050).
- Le président Faye fait le pari que l’urgence des solutions à apporter aux Sénégalais (réduction du coût de la vie, emploi des jeunes, gestion de la souveraineté alimentaire avec des experts comme le Dr Cheikh Oumar Bâ) requiert une équipe débarrassée des querelles partisanes et des postures idéologiques.
- Le gouvernement Lô se positionne comme un cabinet de « redressement » et de « délivrance de résultats », où les ministres seront jugés sur leur performance sectorielle plutôt que sur leur poids politique au sein de l’appareil du parti.
Que retenir? Ce nouveau gouvernement consacre la transition d’un pouvoir « militant et bicéphale » vers un pouvoir « présidentiel et technocratique ». Si cette formule peut offrir plus de clarté et d’efficacité à l’action publique, elle ouvre également une période d’observation fine sur la manière dont cohabiteront, à terme, le palais de la République et l’Assemblée nationale.