France – Afrique l Diplomatie et défense : le grand retour de la France en Afrique ?
Les récentes manœuvres militaires françaises sur le continent africain relancent le débat sur l'évolution stratégique et diplomatique de Paris. Avec l'arrivée annoncée d'avions de chasse au Tchad, le déploiement d'un navire de type Mistral au Bénin, et la tenue d'exercices militaires conjoints impliquant le Bénin, la Côte d'Ivoire et le Gabon, la présence française semble s'afficher avec une vigueur renouvelée. Mais au-delà de ces opérations ponctuelles fortement symboliques, peut-on véritablement parler d'un « grand retour » de la France, ou s'agit-il plutôt d'une reconfiguration pragmatique face à de nouveaux impératifs géopolitiques ?

Par la rédaction de France-AfriqueMÉDIA
Le Tchad illustre parfaitement cette dynamique de renouveau et de réajustement. Fin novembre 2024, N’Djamena avait décidé de mettre fin unilatéralement à l’accord de défense historique qui permettait la présence de soldats français sur son sol. Conséquence de cette rupture, la France avait dû restituer, fin janvier 2025, ses emprises militaires historiques de N’Djamena, Faya-Largeau et Abéché, actant le départ de près de 1 000 militaires et mettant fin à plus de six décennies de présence continue.
Pourtant, après près de deux ans de gel diplomatique et sécuritaire, la coopération militaire est de nouveau à l’ordre du jour. Une lettre d’intention a été officiellement signée le 13 octobre 2026 à Paris par le président français Emmanuel Macron et le président tchadien Mahamat Idriss Déby, visant à relancer un partenariat axé sur la formation, la fourniture d’équipements et le partage de renseignement. Ce rapprochement se matérialise de manière éclatante par le retour imminent dans le ciel tchadien de deux avions de chasse Mirage 2000 et d’un avion de transport Casa. Ces appareils, accompagnés d’une trentaine de militaires, viennent du Gabon pour participer à des exercices conjoints.
Une diplomatie militaire axée sur le partenariat modulaire
Le retour de ces moyens aériens s’inscrit dans un cadre opérationnel et régional plus vaste. Les appareils français participent notamment à l’exercice militaire « GEX », prévu du 8 au 30 novembre 2026, qui mobilise en parallèle les forces de la Côte d’Ivoire et du Gabon. Cette mutualisation des forces montre la volonté de Paris d’inscrire son action dans un maillage régional interallié. Parallèlement, le déploiement de moyens navals d’envergure, tel que le porte-hélicoptères amphibie (PHA) Mistral au Bénin, souligne la volonté de la France de sécuriser la zone stratégique du golfe de Guinée face aux menaces asymétriques et à la piraterie. Il permet également de renforcer les capacités maritimes des États riverains.
Toutefois, cette nouvelle approche marque une rupture profonde avec l’ère des massives bases permanentes. L’armée française a revu sa doctrine, passant d’une logique de « bastion » territorial à une logique de « soutien capacitaire ». Courant 2025, la France a acté la transformation de sa présence : d’anciennes bases comme le camp de Gaulle à Libreville (Gabon) ont été reconverties en centres de formation militaire partagés avec les armées nationales. Les effectifs permanents ont été drastiquement réduits, s’établissant à une centaine de militaires au Gabon et au Sénégal, et environ 600 en Côte d’Ivoire, contre des milliers auparavant. La France privilégie désormais des détachements restreints, flexibles et « à la carte », capables d’intervenir ponctuellement dans des domaines très spécialisés : lutte anti-drones, renseignement, déminage ou appui logistique.
L’illusion du « grand retour » face à une nouvelle donne géopolitique
S’il est tentant pour certains observateurs de qualifier ces récents mouvements de « grand retour », l’expression s’avère en réalité excessive, voire trompeuse. La France ne cherche plus, et n’a plus les moyens diplomatiques, d’imposer une présence massive et unilatérale. L’époque où le continent africain était perçu comme une précarité est révolue, balayée par de fortes aspirations souverainistes et par un rejet populaire de l’ancienne puissance coloniale. Le retrait précipité et forcé du Mali, du Burkina Faso puis du Niger de 2022 à 2023 a servi de leçon amère à l’état-major et à l’exécutif français.
Aujourd’hui, le redéploiement militaire français est avant tout une manœuvre de repositionnement pour exister face à une concurrence stratégique exacerbée. Il s’agit de maintenir une empreinte face à l’offensive d’influence de la Russie — dont la présence au Sahel et en Afrique centrale modifie profondément les équilibres sécuritaires — et aux investissements massifs de la Chine. C’est d’ailleurs pourquoi la France s’efforce d’élargir son horizon au-delà de l’espace francophone, en tissant de nouveaux partenariats sécuritaires avec des nations anglophones telles que le Ghana, la Gambie ou le Nigeria.
Plus qu’un « grand retour » aux accents nostalgiques, la France met donc en œuvre une stratégie de « présence furtive » ou d’appui « en arrière-plan ». En remplaçant les emprises territoriales lourdes par des exercices conjoints, des escales techniques et des missions de formation ciblées à la demande expresse des pays hôtes, Paris tente de sauvegarder ses intérêts stratégiques tout en ménageant la souveraineté de ses partenaires africains. L’avenir de cette politique dépendra de sa capacité à rester strictement « donnant-donnant » et à ne plus raviver les spectres de l’ingérence passée.