Politique

France- Afrique: quand la violence urbaine en France nourrit le narratif des juntes de l’AES

Il suffit de faire défiler les fils d'actualité sur TikTok, Facebook ou Telegram à Bamako, Ouagadougou ou Niamey pour mesurer le renversement du regard. À chaque nouvelle flambée de contestation en France — vitrines brisées à Paris, charges de CRS, poubelles en feu et gaz lacrymogènes saturant les vastes boulevards — les mêmes images tournent en boucle sur les téléphones des capitales de l'Alliance des États du Sahel (AES). Mais là où les médias occidentaux commentent une crise sociale ou politique, la sphère médiatique pro-junte y voit tout autre chose : une savoureuse revanche de l'histoire.

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Par Nicolas Morin / France-AfriqueMÉDIA

Pour les partisans des régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger, le spectacle d’une France aux prises avec la violence urbaine est du pain bénit. Depuis les coups d’État successifs qui ont porté au pouvoir Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani, la rupture avec l’ancienne puissance coloniale s’est doublée d’une guerre informationnelle féroce. Dans cette bataille des récits, les déboires hexagonaux constituent l’argument ultime.

L’effet boomerang de la « donneuse de leçons »

Au cœur de la rhétorique des activistes souverainistes sahéliens se trouve un ressort implacable : la dénonciation du « deux poids, deux mesures ». Pendant des décennies, Paris a conditionné son aide, ses partenariats et son discours diplomatique au respect de la démocratie, des droits de l’homme et de la liberté de manifester.

Aujourd’hui, les vidéo-activistes et influenceurs proches des pouvoirs de transition se frottent les mains en pointant du doigt les interdictions de manifester en France, les arrestations préventives, l’usage massif de grenades de désencerclement ou le recours aux passages en force parlementaires.

« Quand le peuple africain descend dans la rue ou que nos militaires prennent leurs responsabilités, Paris parle de dérive autoritaire. « Mais quand les Français réclament justice sociale et se font matraquer, on appelle ça le maintien de l’ordre républicain », ironise un chroniqueur très suivi à Ouagadougou lors d’un direct réunissant des dizaines de milliers d’internautes.

Dans les « grins » de Bamako — ces espaces informels de discussion autour du thé — comme sur les plateaux des télévisions nationales désormais étroitement contrôlées, le message est limpide : la France n’a plus aucune légitimité morale pour enseigner la gouvernance à l’Afrique.

Une aubaine pour consolider les régimes militaires

Au-delà de la simple Schadenfreude — cette joie maligne éprouvée devant le malheur d’autrui —, l’instrumentalisation des crises françaises remplit une fonction politique interne bien précise au sein de l’AES :

  • Légitimer l’ordre militaire face au « désordre » démocratique : en présentant la démocratie à l’occidentale comme un système faible, décadent et générateur d’anarchie, les appareils de communication des juntes valorisent par contraste la poigne des régimes militaires, présentés comme les seuls garants de la stabilité et de la dignité nationale.
  • Détourner l’attention des défis locaux : insister lourdement sur l’effondrement supposé de la France permet d’occuper l’espace médiatique alors que les populations sahéliennes continuent de faire face à une crise sécuritaire aiguë, à des coupures d’électricité récurrentes et à une inflation persistante.
  • Nourrir le récit du déclin occidental : relayées et amplifiées par des réseaux d’influence souvent proches de Moscou, les images d’émeutes ou de grèves paralysantes en France viennent conforter la thèse d’un Occident en fin de cycle, justifiant le pivot géopolitique de l’AES vers de nouveaux partenaires comme la Russie, la Turquie ou l’Iran.

Entre caricature et perte de prestige réel

Pour nombre d’observateurs et de journalistes indépendants sur le continent — ceux qui parviennent encore à s’exprimer malgré la pression des autorités de transition —, ce parallèle comporte toutefois une part d’illusion. Ils rappellent que la capacité des citoyens français à contester bruyamment leur gouvernement, à faire grève et à filmer les forces de l’ordre sans risquer la réquisition pour le front reste, paradoxalement, le signe d’un espace civique ouvert. En effet, là où toute voix dissonante au sein de l’AES est aujourd’hui assimilée à de la « subversion » ou de « l’apatridie ».

Il n’en demeure pas moins que sur le terrain de la perception populaire, le mal est fait. Le mythe d’une France modèle de stabilité a vécu. À chaque pavé lancé sur les forces de l’ordre à Paris, Lyon ou Nantes, c’est un peu plus de crédit diplomatique français qui s’effrite au sud du Sahara, sous le regard goguenard de régimes qui ont fait de la chute de l’influence française le ciment de leur propre survie politique.

Sujets : Politique
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