Politique

RDC: Création du FRN par Joseph Kabila, cartographie de ses soutiens potentiels dans la sous-région

Kinshasa (RDC) – En prenant officiellement la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), un mouvement né des cendres de l'Alliance Fleuve Congo (AFC) et du M23, Joseph Kabila entérine sa rupture définitive avec le régime de Félix Tshisekedi. Ce passage à la lutte armée pose inévitablement la question des alliances régionales : sur qui le « Raïs » peut-il compter pour asseoir sa rébellion ?

· 5 min de lecture

Par la rédaction – Le 13 octobre 2026

Le secret de Polichinelle a fini par éclater au grand jour. Depuis des mois, les rumeurs allaient bon train sur l’implication de Joseph Kabila, condamné à mort par les autorités de Kinshasa pour ses accointances avec la rébellion, dans la restructuration du M23/AFC. Le rapport des experts des Nations unies de juin dernier ne laissait déjà que peu de doutes sur le fait que l’ancien chef d’État s’apprêtait à jouer un rôle de « premier plan ». C’est désormais chose faite : le FRN est né, avec Kabila à sa tête, flanqué de figures historiques de l’insurrection telles que Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa, et Sultani Makenga, qui conserve la mainmise sur l’appareil militaire.

Mais une rébellion de cette envergure ne peut survivre, et encore moins prospérer, sans des bases arrière solides, des financements extérieurs et des parrains étatiques. L’échiquier géopolitique de la sous-région des Grands Lacs s’annonce complexe pour le nouveau chef rebelle.

Kigali : L’incontournable marionnettiste

Le premier et le plus évident des soutiens géopolitiques du FRN se trouve à Kigali. La création du Front pour refonder la Nation n’aurait jamais pu voir le jour sans le feu vert – et l’encadrement stratégique – du Rwanda. Le maintien de Sultani Makenga au poste de chef d’état-major de l’Armée révolutionnaire congolaise (la branche armée du mouvement) est le symbole même de la tutelle rwandaise.

Malgré les moyens financiers considérables de Joseph Kabila, qui a tenté de débaucher certains cadres et de bousculer la hiérarchie militaire via des proches de Corneille Nangaa, Kigali a veillé au grain. Le Rwanda entend bien garder la haute main sur la dynamique militaire sur le terrain. L’objectif de Kigali à travers le FRN est explicite. L’idée est d’utiliser l’aura d’un ancien président congolais pour « congoliser » la rébellion et brouiller les pistes quant à l’implication des Forces de défense rwandaises (RDF) dans le Nord-Kivu, tout en accentuant la pression maximale sur le gouvernement de Kinshasa.

L’Ouganda : un voisin à l’ambiguïté calculée

Kampala reste un acteur particulièrement difficile à décrypter dans cette crise. L’Ouganda mène des opérations conjointes avec l’armée congolaise (FARDC) contre les rebelles islamistes des ADF dans le Grand Nord. Néanmoins, le régime de Yoweri Museveni a été régulièrement pointé du doigt par les experts de l’ONU pour sa complaisance, voire son soutien logistique, au M23. Cela étant, il menait des opérations conjointes avec l’armée congolaise (FARDC) contre les rebelles islamistes des ADF dans le Grand Nord. L’avènement du FRN dirigé par Kabila pourrait placer Kampala dans une position délicate. Si Museveni a pu avoir des relations houleuses avec Kabila par le passé, le pragmatisme ougandais prévaut souvent. L’Ouganda pourrait voir dans le FRN un levier supplémentaire pour protéger ses intérêts économiques et sécuritaires dans l’Est congolais, bien que Kampala rechignera probablement à s’afficher comme un soutien ouvert de l’ancien président.

L’Afrique australe (SADC) : entre amitiés d’hier et hostilités d’aujourd’hui

L’équation est particulièrement épineuse du côté de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). Historiquement, Kabila a toujours tissé des liens étroits avec les pays de la sous-région australe. Il a d’ailleurs effectué de fréquents séjours au Zimbabwe et en Namibie ces dernières années, où il a conservé de solides amitiés et de probables relais financiers.

Cependant, la géopolitique actuelle de la SADC est radicalement défavorable à une telle entreprise rebelle. L’Afrique du Sud, la Tanzanie et le Malawi ont déployé des milliers de soldats (la force SAMIDRC) dans le Nord-Kivu pour combattre précisément le M23 et soutenir le gouvernement de Félix Tshisekedi. Il est par conséquent hautement improbable que Pretoria, Dodoma ou Lilongwe accordent le moindre soutien au FRN de Kabila. Au contraire, en reprenant les armes, Kabila se retrouve techniquement en guerre contre les armées des pays alliés de son propre camp historique.

Il reste la question de pays comme le Zimbabwe, qui n’est pas directement engagé militairement dans le conflit au Kivu mais qui entretient des liens profonds avec le clan Kabila depuis la deuxième guerre du Congo. Harare pourrait-elle offrir un asile politique discret ou servir de plateforme logistique informelle pour le FRN ? Si un soutien étatique ouvert semble exclu, une « neutralité bienveillante » ou la facilitation de transactions financières par certains réseaux parallèles sud-africains ou zimbabwéens ne peuvent être écartées.

L’Angola: Soutien historique, la rupture et la pression

  • Le soutien historique : sous l’ère de l’ancien président angolais José Eduardo dos Santos, Luanda a été un allié politique et militaire majeur de Joseph Kabila. L’Angola l’a notamment soutenu diplomatiquement lors des vives tensions de 2016 liées au report des élections.
  • La rupture et la pression : À partir de 2017-2018, avec l’arrivée au pouvoir de João Lourenço, l’Angola a pris ses distances. Considérant que l’instabilité en RDC menaçait sa propre sécurité frontalière, Luanda a alors fait fortement pression sur Joseph Kabila pour qu’il n’essaie pas de briguer un troisième mandat et qu’il organise les élections qui ont mené à l’alternance.

Aujourd’hui, Luanda ne « soutient » pas politiquement Joseph Kabila au sens où l’Angola chercherait à favoriser son retour aux affaires. Cependant, Luanda soutient son inclusion dans les processus de paix, estimant qu’on ne peut pas stabiliser durablement la RDC en mettant l’ancien président (et son poids politique/sécuritaire) sur la touche.

Une recomposition aux contours incertains

En assumant le costume de chef de guerre, Joseph Kabila s’engage dans un pari extrêmement risqué. S’il dispose indéniablement du parapluie militaire de Kigali et d’un trésor de guerre conséquent, il se coupe d’une vaste partie de la communauté internationale et de ses alliés traditionnels en Afrique australe.

Le FRN, bien qu’il regroupe les forces de frappe du M23 et les réseaux de l’AFC, devra prouver que son commandement bicéphale (la direction politique de Kabila face à la branche militaire pilotée par le Rwanda) ne finira pas par imploser. Ce sous le poids des contradictions internes et des agendas régionaux. La pacification de la RDC, elle, s’éloigne une nouvelle fois à l’horizon.

Sujets : Politique
Partager