Politique

Algérie-AES: que gagne l’Algérie en se rapprochant de l’Alliance des États du Sahel (AES) ?

Après une année marquée par de vives turbulences diplomatiques, un dégel stratégique s'opère dans la bande sahélo-saharienne. En 2026, l’Algérie a multiplié les signaux d'apaisement envers l'Alliance des États du Sahel (AES) – regroupant le Mali, le Niger et le Burkina Faso –, tournant ainsi la page d'une crise émaillée par des rappels d'ambassadeurs et des fermetures d'espaces aériens. Pourquoi l’Algérie fait les yeux doux à l'AES?

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Par Nicolas Morin / rédaction France-AfriqueMÉDIA

Le point d’orgue de ces crispations avait été atteint au printemps 2025, notamment avec l’incident du drone abattu près de Tin Zaouatine, à la frontière algéro-malienne. Aujourd’hui, sous l’impulsion du président Abdelmadjid Tebboune, Alger privilégie la realpolitik. Mais au-delà des postures diplomatiques, quels sont les dividendes réels de ce rapprochement pour la puissance nord-africaine ?

L’impératif sécuritaire : verrouiller le flanc sud

Le premier gain pour l’Algérie est indéniablement d’ordre sécuritaire. Le pays partage des milliers de kilomètres de frontières poreuses avec le Mali (environ 1 400 km) et le Niger. Effondrer l’Accord d’Alger de 2015, rejeté par les autorités maliennes de transition qui l’ont jugé trop contraignant, avait créé un vide politique et une méfiance préjudiciable à la coordination militaire.

En renouant le dialogue avec les juntes au pouvoir à Bamako, Niamey et Ouagadougou, Alger cherche à éviter un encerclement par l’instabilité. L’objectif est de sécuriser les zones frontalières, car la brouille diplomatique menaçait d’affaiblir la lutte contre les groupes jihadistes et les réseaux de trafics transnationaux qui prolifèrent dans la région. L’Algérie comprend qu’une politique de pression frontale, menant à l’isolement, risquait de compromettre sa propre sécurité nationale. Le rétablissement de relations apaisées permet d’envisager à nouveau un partage de renseignements et une stabilisation de ses marchés méridionaux.

La diplomatie énergétique : la relance de projets titanesques

Sur le plan économique, le rapprochement avec l’AES, et plus particulièrement avec le Niger, représente une aubaine pour la diplomatie énergétique algérienne. Les discussions bilatérales avec Niamey ont rapidement repris, s’axant autour d’enjeux colossaux. L’Algérie gagne ainsi la garantie de poursuivre le développement du bloc pétrolier de Kafra, situé dans le nord-est nigérien, dont l’exploitation conjointe revêt une importance capitale pour les deux nations.

Plus ambitieuse encore, cette normalisation est la clé de voûte du gazoduc transsaharien (TSGP). Ce mégaprojet, formalisé par un accord à Abuja en 2009, ambitionne de relier les gisements du Nigeria à l’Europe en traversant le Niger et l’Algérie. En rétablissant de fructueuses relations avec Niamey, Alger sécurise le tracé de ce corridor énergétique vital, qui lui permettrait de consolider sa position de fournisseur incontournable de l’Union européenne, tout en accélérant les travaux de ce chantier monumental. Le Burkina Faso, quant à lui, est approché à travers des accords de coopération dans les secteurs cruciaux des mines et de l’électricité.

Contrer l’offensive diplomatique marocaine

La lutte d’influence acharnée avec le voisin marocain apparaît explicitement à travers le prisme géopolitique. Rabat déploie depuis plusieurs années une diplomatie offensive au sud du Sahara, incarnée récemment par « l’Initiative Atlantique » portée par le roi Mohammed VI. Ce projet vise à offrir aux pays enclavés de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger) un accès stratégique à l’océan Atlantique via les infrastructures portuaires marocaines. Parallèlement, le Maroc promeut le gazoduc Nigeria-Maroc, qui se pose en concurrent direct du TSGP algérien.

Pour l’Algérie, se rapprocher de l’AES est donc une question de survie géopolitique dans sa propre zone d’influence historique. En multipliant les accords bilatéraux, en annonçant la création de zones franches avec le Mali et le Niger, et en misant sur le désenclavement via la route transsaharienne, Alger tente de neutraliser l’attractivité de l’offre marocaine. Il s’agit pour la diplomatie algérienne de maintenir son leadership et d’éviter que le Maghreb ne soit durablement contourné par l’Ouest au profit de son rival.

Abdoulaye Maiga et le président Tebboune (08.2026)
Le premier ministre du Mali Abdoulaye Maiga et le president Tebboune à Alger (08.2026)

La restauration du statut de puissance médiatrice

Enfin, la crise malienne et la constitution de l’AES avaient entamé l’image de l’Algérie comme parrain politique naturel de la sous-région. La rhétorique anti-ingérence très forte des dirigeants de l’AES s’était parfois retournée contre Alger. L’Algérie est le premier acteur à initier la détente — par exemple, lorsque le président algérien a ordonné le retour de l’ambassadeur à Bamako et la réouverture de l’espace aérien à l’été 2026. En se positionnant ainsi, elle fait preuve d’un pragmatisme qui lui permet de redorer son blason.

Ce faisant, elle cherche à prouver à ses voisins sahéliens, ainsi qu’à la communauté internationale, qu’elle demeure un partenaire respectueux de la souveraineté des États de l’AES. Elle est également déterminée à montrer qu’aucune architecture sécuritaire ou de développement durable ne peut se construire au Sahel sans son implication active.

En somme, ce rapprochement est loin d’être une opération cosmétique. C’est une restructuration vitale pour l’Algérie, conçue pour préserver l’étanchéité de ses frontières, sauvegarder ses ambitions gazières panafricaines et endiguer l’expansion de l’influence marocaine au cœur de l’Afrique de l’Ouest.

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