La monnaie unique ouest‑africaine, l’Eco, pourra‑t‑elle survivre aux défections de l’AES et de la Guinée ?
Le projet de monnaie unique ouest-africaine, l’Éco, traverse l’une des séquences les plus turbulentes de son interminable genèse. Porté à l'origine par la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) avec l'ambition affichée de tourner définitivement la page du franc CFA et de cimenter l'intégration régionale, ce grand dessein macroéconomique se heurte aujourd'hui à des réalités géopolitiques implacables.

Par Nicolas Morin / Rédaction France-AfriqueMÉDIA
Alors que la date de 2027 est invoquée pour un lancement progressif, l’architecture de la future zone monétaire se dessine en creux. D’un côté, l’Alliance des États du Sahel (AES) — regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger — vole vers ses propres horizons de souveraineté stratégique. De l’autre, la Guinée écarte l’option de l’Éco pour privilégier le renforcement de son franc guinéen. Dès lors, une question fondamentale s’impose : l’Éco peut-il réellement survivre, voire prospérer, amputé de ces pièces maîtresses de l’échiquier ouest-africain ?
I. La fragmentation géographique : un séisme pour l’intégration régionale
La défection de l’AES et la rupture sahélienne
La décision des pays de l’Alliance des États du Sahel de s’éloigner des cadres institutionnels de la CEDEAO redessine profondément la carte politique et économique de l’Afrique de l’Ouest. En s’émancipant des structures régionales traditionnelles, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont acté une rupture qui touche le cœur même de la vision initiale de l’Éco.
Pour ces États sahéliens, historiquement ancrés dans la zone UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) et utilisateurs du franc CFA, la quête d’une souveraineté régalienne totale passe impérativement par la maîtrise de leur instrument monétaire. Leur sortie de facto du giron de l’Éco de la CEDEAO fragilise l’idée d’un espace unifié contigu. Géographiquement, la zone sahélienne agit comme un pont stratégique ; son détachement crée des enclaves et brise la fluidité territoriale indispensable à un marché véritablement intégré.
La Guinée : le choix de l’exception
À cette défection s’ajoute la posture de la Guinée. En réaffirmant son attachement au franc guinéen et en écartant l’adoption à court terme de l’Éco, Conakry rappelle que la souveraineté monétaire nationale demeure un totem difficile à abdiquer pour des raisons de souveraineté politique et de contrôle des politiques de change nationales.
La Guinée, riche de ses formidables ressources minières (notamment la bauxite et l’or), fait le pari d’une trajectoire endogène. Son absence prive le futur bloc de l’Éco d’un contrepoids démographique et d’une diversification des matières premières non négligeable, accentuant un peu plus le caractère morcelé de la région.
II. Viabilité économique : le paradoxe d’un mastodonte sans ses marges
Cependant, cette asymétrie de puissance pose un défi redoutable. Dans une union monétaire resserrée, l’économie nigériane, ultra-dominée par le secteur pétrolier et caractérisée par des dynamiques d’inflation spécifiques (portées par le Naira), risque de jouer le rôle d’arbitre absolu. Les autres économies membres, notamment celles issues de l’ancienne zone UEMOA (Côte d’Ivoire, Sénégal, Bénin, Togo, etc.), devront composer avec cette hégémonie structurelle en l’absence de régulateurs intermédiaires comme les pays du Sahel, qui constituaient parfois des contrepoids diplomatiques dans les arbitrages communautaires.
Le poids écrasant du Nigeria et le déséquilibre structurel
Sur le plan purement macroéconomique, l’Éco ne naît pas dans le vide. Même sans l’AES et la Guinée, le projet conserve en son sein le géant nigérian. Le Nigeria représente à lui seul environ 65 % du Produit Intérieur Brut (PIB) de l’ensemble de l’espace CEDEAO.
Le défi persistant des critères de convergence
L’argument de la viabilité de l’Éco se heurte également au mur infranchissable des critères de convergence macroéconomique. Pour qu’une monnaie unique soit viable selon la théorie des zones monétaires optimales, les pays participants doivent afficher :
- Une maîtrise rigoureuse de l’inflation.
- Des déficits budgétaires contenus sous la barre des 3 % du PIB.
- Une discipline d’endettement public stricte.
Historiquement, le respect de ces critères a toujours été le talon d’Achille du projet. En se focalisant sur un lancement par « vagues » successives — c’est-à-dire en commençant uniquement par les pays vertueux qui remplissent les conditions requises —, la CEDEAO tente de sauver les meubles. Mais cette stratégie d’une monnaie à plusieurs vitesses risque de consacrer une césure durable entre des pays économiquement intégrés et stables, et des nations marginalisées par l’instabilité sécuritaire ou structurelle.
III. Les perspectives géopolitiques : entre pragmatisme et recomposition
Vers un scénario à double vitesse
L’Éco peut-il survivre ? La réponse est nuancée : oui, l’Éco peut techniquement voir le jour et survivre, mais sous une forme radicalement différente de celle initialement rêvée.
Plutôt qu’une monnaie paneuropéenne ouest-africaine englobant les 15 États de la CEDEAO, l’Éco s’achemine vers un projet sous-régional resserré, reposant principalement sur les économies côtières les plus dynamiques de l’UEMOA (éventuellement couplées aux pays de la ZMAO comme le Ghana ou la Sierra Leone, selon leur degré de préparation).
Cette configuration transforme l’Éco en un outil d’intégration des économies atlantiques et littorales, tandis que l’intérieur des terres (le Sahel de l’AES) expérimentera ses propres dynamiques monétaires souveraines.
Les enjeux de la convertibilité et de la rupture avec le CFA
Le destin de l’Éco reste également suspendu à sa nature technique. Le projet initial prévoyait de rompre définitivement les amarres avec le Trésor français (fin de la centralisation des réserves de change, disparition du nom « franc CFA », abandon de la parité fixe avec l’euro au profit d’un panier de devises plus souple).
Si l’Éco parvient à s’incarner dans une monnaie crédible, attractive, adossée à une gestion rigoureuse et transparente, elle pourrait paradoxalement attirer à terme, par la force du pragmatisme économique, des États qui s’en étaient écartés. Les impératifs du commerce intra-africain, aujourd’hui plombé par des barrières de change et des coûts de transaction prohibitifs, constitueront un incitatif puissant pour dépasser les clivages politiques du moment.
En conclusion, l’Éco ne sera pas le grand ciment unificateur continental espéré au tournant des années 2000. Amputé de la Guinée-Conakry et des pays de l’Alliance des États du Sahel, il perd une part de sa profondeur géographique et de sa diversité géo-économique.
Toutefois, sa survie ne dépend pas de l’unanimité politique, mais de la crédibilité institutionnelle de ses futurs géniteurs. En se construisant par étapes, sur des bases macroéconomiques saines et assainies des scories politiques, l’Éco pourrait paradoxalement gagner en efficacité ce qu’il perd en envergure, quitte à laisser l’Afrique de l’Ouest gérer, pour un temps, une double transition monétaire parallèle.