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Burkina Faso : derrière le retour de la peine de mort, l’agenda sécuritaire et souverainiste de la junte

Huit ans après son abolition historique sous la présidence de Roch Marc Christian Kaboré en mai 2018, la peine capitale fait son retour majeur dans l'arsenal juridique burkinabè. Le mardi 20 octobre 2026 à Ouagadougou, les 71 membres de l’Assemblée législative du peuple (ALP), organe parlementaire de la transition, ont voté à l’unanimité un nouveau Code pénal réintroduisant le châtiment suprême. Entre impératif de guerre asymétrique, lutte contre les « ennemis de l'intérieur » et rupture idéologique avec l'Occident, analyse d’une décision hautement stratégique pour le régime du capitaine Ibrahim Traoré.

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Par Patrick Guitter / France-AfriqueMÉDIA

La justification première avancée par les autorités de Ouagadougou est d’ordre strictement sécuritaire. En proie depuis plus d’une décennie à une insurrection djihadiste meurtrière qui contrôle ou conteste une part considérable du territoire national, le gouvernement militaire estime que la législation adoptée en 2018 était devenue inadaptée aux réalités d’un pays en guerre.

En présentant le texte devant les députés de l’ALP — après une première validation en Conseil des ministres en décembre 2025 —, le ministre de la Justice et des Droits humains, Edasso Rodrigue Bayala, a pointé du doigt la « clémence relative » de l’ancien Code pénal. Selon l’exécutif burkinabè, l’absence de peine capitale servait même d’argument de recrutement aux groupes armés terroristes, qui rassuraient leurs nouvelles recrues sur le fait qu’elles n’encouraient, au pire, qu’une peine d’emprisonnement en cas de capture. Rétablir le peloton d’exécution vise donc à restaurer la peur du glaive judiciaire et à offrir une réponse symétrique à la violence des groupes armés.

Trahison, espionnage et crimes économiques : un filet pénal élargi

Si le terrorisme figure en tête des crimes visés, la réforme pénale dépasse largement le seul cadre du front militaire. Le nouveau Code pénal étend l’application de la peine de mort à un éventail d’infractions stratégiques et sociales :

  • Les atteintes à la sûreté de l’État : les actes de haute trahison, d’espionnage et d’intelligence avec une puissance étrangère ou un groupe ennemi sont désormais passibles de mort. Cette disposition traduit l’obsession du régime face aux tentatives de déstabilisation, aux complots présumés et aux réseaux d’informateurs internes (« les agents réactionnaires à l’intérieur »). Comme l’a martelé à plusieurs reprises le capitaine Ibrahim Traoré à propos des traîtres à la nation : « Le sentimentalisme, c’est fini. »AIB+ 1
  • Les crimes de sang et délits économiques mortels : le texte inclut également le parricide ainsi que la « fraude mortelle » (notamment la commercialisation délibérée de produits frelatés, toxiques ou contrefaits entraînant la mort de citoyens). En outre, il durcit sévèrement les peines d’amende et de prison pour la corruption majeure et les détournements de deniers publics.AIB

Un marqueur idéologique et souverainiste au sein de l’AES

Au-delà de la mécanique judiciaire, le retour de la peine de mort s’inscrit dans la révolution idéologique menée par le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR 2) et ses alliés de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES).

Pour le pouvoir de Ouagadougou, l’abolition de 2018 était le fruit d’une injonction extérieure, dictée par les chancelleries occidentales et les organisations internationales de défense des droits humains sous couvert de valeurs universelles. En balayant cet acquis de 2018, la junte affirme sa souveraineté juridique et sa volonté de bâtir une justice « endogène » qui réponde directement aux « aspirations du peuple ». Le ministère de la Justice a d’ailleurs annoncé que le nouveau Code pénal serait traduit et vulgarisé dans les principales langues nationales afin que les populations s’approprient pleinement ces nouvelles dispositions.

Ce choix répond également à une forte demande de sa base populaire et des mouvements de soutien patriotiques (tels que les collectifs citoyens et les « Wayiyans »), qui réclamaient depuis plusieurs mois des châtiments exemplaires contre les terroristes et leurs complices civils ou politiques.

Inquiétudes des ONG et interrogations sur les futures exécutions

Sans surprise, cette adoption à l’unanimité a provoqué une onde de choc parmi les organisations internationales de défense des droits humains. Amnesty International et Human Rights Watch dénoncent un « recul préoccupant » et rappellent qu’aucune étude ne démontre l’effet dissuasif supérieur de la peine capitale sur des combattants radicalisés prêts à mourir en kamikazes.

Les observateurs et acteurs de la société civile redoutent surtout que les chefs d’accusation de « trahison » et d’« espionnage », aux contours parfois malléables en période d’état d’urgence, ne soient instrumentalisés dans un contexte de rétrécissement de l’espace civique. Ce qui musellerait les voix dissidentes, les opposants politiques ou les journalistes critiques.

Reste désormais la question du passage à l’acte. Même avant l’abolition de 2018, le Burkina Faso observait un moratoire de fait : la dernière exécution recensée dans le pays à la suite d’une décision de justice remonte à 1988. Selon les dispositions de la nouvelle loi, l’exécution effective des condamnés dépendra des décrets d’application et de la prérogative ultime du chef de l’État, le capitaine Ibrahim Traoré, seul détenteur du droit de grâce présidentielle.

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